Agir selon son intuition ou s'en tenir aux règles établies ?

Pierre Poupard


Comme un paradoxe, ma carrière à l’UNICEF (vingt trois années) aura débuté comme elle s’est terminée, dans les urgences humanitaires. En octobre 1993, c’est le chaos au Burundi, après l’assassinat du président d’ethnie hutu démocratiquement élu, assassinat perpétré par les militaires tutsi, ce qui entraînera une guerre civile meurtrière. Plusieurs dizaines de milliers de victimes, principalement d’origine hutu, comme un triste présage en miroir de l’horrible génocide des tutsis rwandais l’année suivante. Et dans les dernières années de ma carrière, au sein d’EMOPS NY, j’ai séjourné dans plusieurs pays confrontés à des urgences de guerre civile.

Repensant à ces épisodes, il m’apparaît clairement que les interventions que l’UNICEF a soutenues sur le terrain dans les années 90 étaient bien singulièrement différentes de celles des années 2010. Il n’y a pas de comparaison à faire, il n’y a pas de nostalgie du passé, il y a simplement que les contextes politiques et sociaux de ces époques anciennes ont parfais contribué à des initiatives qui nous paraîtraient aujourd’hui parfaitement incongrües. J’en veux pour preuve trois anecdotes que ma mémoire n’a aucune peine à retrouver, tant elles ont marqué mon esprit n cette période de la guerre civile au Burundi, c’était en octobre-novembre 1993.

Lorsque la guerre a éclaté, les frontières ont été fermées plusieurs jours, couvre-feu, interdiction pour les étrangers de se déplacer en dehors des quartiers protégés de la capitale, Bujumbura. Dans ces jours de silence macabre, je vois un jour débarquer dans notre bureau UNICEF, une équipe de Médecins Sans Frontières Belgique, venue clandestinement du Zaïre voisin… Ils m’ont demandé du matériel médical, et sans aucune autre forme de procédure, l’équipe Santé du bureau leur a donné des fournitures médicales qui étaient dans nos stocks et destinées au ministère de la santé... Il faut savoir que le Ministère ne fonctionnait plus, et que par la suite, nous avons été remerciés d’avoir fait ce don!

Nous avions alors dans notre équipe un médecin italien, et une infirmière, qui, voyant ces urgentistes humanitaires ainsi déterminés à aller porter secours aux victimes sur le terrain, ont exprimé la volonté d’une action concrète. Le prétexte fut vite trouvé, nous avions des vaccins contre la rougeole en stocks, nos deux collègues médicaux s’en sont emparés et m’ont demandé de les conduire sur le terrain, dans le nord du pays, pour remettre ces vaccins aux autorités sanitaires locales: hélas, tous les centres de santé et les hôpitaux étaient vides, les personnels cachés ou disparus. C’est ainsi que pendant plusieurs jours le « coordinateur des programmes » de l’UNICEF Burundi que j’étais, a préparé des seringues pour l’infirmière de l’équipe ce qui a permis à de nombreux enfants d’être vaccinés!

Quelques jours plus tard, nous étions logés à l’évêché d’une ville du nord du pays, quand le médecin de notre équipe est venu me voir, affolé. Il avait appris par les prêtres qui nous hébergeaient que des religieuses d’ethnie tutsi, dans un tout petit village non loin d’où nous étions, étaient menacées d’extermination par la population hutu environnante. Sans me demander l’autorisation, ou à peine, le véhicule tout terrain de l’UNICEF est parti chercher ces religieuses pour les mettre en lieu sûr! Nous étions alors bien loin de notre mandat, non? Mais que pouvais je dire contre une telle initiative, n’oublions pas, nous sommes en 1993, à l’époque, dans ces pays, les populations avaient un grand respect des « blancs » (musungu en langue kirundi). Ce n’est que bien des années après que les problèmes de sécurité des personnels humanitaires se sont posés.

Bien sûr, dans cette période, l’équipe de l’UNICEF a contribué, avec les autres agences de l’ONU, les partenaires bilatéraux et multi-latéraux, à la remise sur pied des services de santé, lorsque la guerre civile s’est arrêtée. Mais il m’en reste le sentiment que pour mes collègues, ces « petits » gestes concrets ont été comme une stimulation dans leurs activités ultérieures.

Quelques mois plus tard, vers la fin de l’année 1994, Jim Grant est venu passer quelques jours au Burundi, ce fut un grand moment, et la question qu’il m’a posée, en toute simplicité : « Pierre, what about hutus and tutsis in your office ?». Je l’ai rassuré, notre bureau était alors comme un petit havre de paix, mais Jim avait si bien saisi le nœud de la tragédie de cette région des Grands Lacs.


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